Cette semaine, je vais vous parler d'un événement d'une envergure dont on ne se douterait pas a priori pour notre media favori : les jeux vidéos.
Et comme d'habitude, cela se passe en Amérique.

Jeux, violence, histoire, droit des mineurs, responsabilité des adultes : autant de sujets abordés et débattus récemment par ces hommes et femmes enr robe noire. Ils prirent le passé en exemple, avertirent de ce que l'avenir pourrait être et tous remirent en question le présent. L'opinion majoritaire s'étaya en 18 pages - une quantité infime si l'on considère la portée du jugement qui en découle - tandis que deux opposants allèrent jusqu'à une cinquantaine. Au final, dans un vote de 7 contre 2, la Cour Suprême des Etats-Unis vient de rejeter la récente interdiction californienne de vendre ou louer des jeux vidéos violents à des mineurs.
Mais ce qu'ils firent et écrirent (dans un camp comme dans l'autre) va bien au de-là du simple échange monétaire dans une boutique de jeux vidéo. En résumé, ils ont tout simplement reconnu, inauguré et confirmé le jeu vidéo en tant que forme d'expression artistique.
Quatre des membres de la Cour Suprême rédigèrent leurs opinions. Antonin Scalia s'exprima pour la majorité d'entre eux (lui-même, ainsi que 5 autres). Samuel Alito fut de leur côté mais ne s'accorda pas avec leur argumentation, proposant la sienne propre. Et enfin les deux opposants, Clarence Thomas et Stephen Breyer, contribuèrent eux aussi avec leur propres textes.
Le texte de Scalia est dense et direct. "Tout comme les livres, pièces de théâtre et films protégés qui les ont précédés, les jeux vidéos communiquent des idées - et même des messages sociaux - au travers de nombreux outils littéraires (tels que des personnages, des dialogues, une trame et de la musique) et par le biais de caractéristiques propres au medium (tels que l'interaction avec le joueur au sein d'un monde virtuel). Cela suffit à leur donner la protection du Premier Amendement."
Les défenseurs des jeux vidéos ont mis cet argument en avant depuis des années. Et voilà que la Cour Suprême met un terme à la discussion : les jeux vidéos sont à protéger au nom de la liberté d'expression, point final. Scalia se permet même de citer des livres incluant d'importantes scènes de violence tels que l'Odyssée et Sa Majesté des Mouches (horrible, celui-là, mais je vous le conseille quand même) et qui figurent pourtant au programme du lycée depuis des décennies sans que personne n'y ait trouvé à redire (à moins que ceux qui condamnent les jeux vidéo n'aient pas lu ces bouquins, ce qui est aussi probable).
Bon, ok, je n'irai pas jusqu'à dire que votre Call of Duty de base égale ces derniers en terme de qualité scénaristique, mais désormais, ils sont légalement dans la même catégorie d'oeuvre : comme eux, ils racontent des histoires. Nous pouvons, et devrions, débattre de la qualité de ces histoires mais de fait, ce jugement établit implicitement que les jeux interactifs sont des supports artistiques valides de la même façon que le sont les bobines de films, le papier ou encore les mp3 musicaux.
Scalia (et cela m'a fait plaisir) en profite aussi pour torpiller l'étude soit disant scientifique sur laquelle s'était appuyé le sénateur Leland Yee pour faire passer son interdiction en Californie : "Ces études ont été rejetée par toutes les cours qui les ont considérées et pour une bonne raison : elles ne prouvent pas que les jeux vidéos incitent les mineurs à agir aggressivement".

Alors voilà : les jeux vidéos ont passé le test d'Elvis. Pendant les années 50, les parents inquiets juraient que ce dernier pousseraient leurs enfants à l'alcool, la drogue et au sexe. Aujourd'hui, on ne l'entends plus que sur des radios rétro-ringardes... Comme quoi.
Evidemment, tout le monde n'en est pas convaincu. Le juge Alito déplore effectivement la violence actuelle et avertit que celle-ci risque de devenir encore plus directe avec des technologies émergentes comme celle de Kinect (ou de la Wii il y a six ans...). A l'opposé, le juge Thomas invoque l'histoire, indiquant que les intentions puritaines des Pères Fondateurs derrière la "liberté d'expression" n'incluait certainement pas le droit des mineurs à s'exprimer sans passer d'abord par leurs parents... L'argument repose sur le fait que ces Pères Fondateurs considéraient les enfants comme des objets de propriété, le juge ignorant des "détails" comme le travail des enfants ou la réalité de l'ère de l'information.
Une opposition mieux argumentée est celle de Breyer, qui remarque que l'interdiction proposée n'est censée affecter que les jeux "que l'industrie elle-même nous indique de tenir hors de portée des moins de 17 ans." Il met ainsi l'accent sur cette intéressante incohérence : "Quel pertinence y a-t-il à interdire la vente d'un magazine portant l'image d'une femme nue à un garçon de 13 ans, tout en protégeant la vente à ce même garçon d'un jeu vidéo interactif où il pourra activement, mais virtuellement, ligoter et baillonner une femme avant de la torturer et de la tuer ? Quel genre de Premier Amendement n'autoriserait un gouvernement à empêcher un enfant d'acheter un jeu extrêmement violent que si cette femme - ligotée, baillonnée, torturée et assassinée - montre ses seins nus ?"
La réponse de Scalia est simple : "Il ne fait aucun doute qu'un Etat dispose du pouvoir légitime de protéger les enfants du danger, " indique Scalia, "mais cela n'inclut pas le libre pouvoir de restreindre les idées auxquelles les enfants peuvent être exposés."
Et bam.
Alors voilà, considérez cela comme un rite de passage à l'âge adulte pour les jeux vidéos. Tous les médias de divertissement (théâtre, cinéma, télévision, musique, bande dessinée) ont été remis en question à un moment ou autre par la société, pour finalement être acceptés. Que cela soit par dessein ou par accident, la Cour Suprême américaine vient juste de placer les jeux vidéos au même niveau que les autres supports artistiques. Et comme pour ces derniers, ce n'est pas au gouvernement de définir ce qui est ou non approprié - c'est aux parents, et à nul autre.
Et les jeux pourront désormais se concentrer sur ce qu'ils sont après des décennies de flou légal. La Cour Suprême du plus puissant pays du monde a déclaré que les jeux vidéos étaient réels, pertinents et protégés par la Constitution américaine.
C'est une nouvelle ère qui commence. Et pour nous aussi.




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